La France propose de rendre les plateformes responsables de l'accès au DeFi sous MiCA
Les autorités françaises ont avancé une série de modifications importantes des règles européennes sur les crypto-actifs qui rendraient les plateformes régulées responsables de l'évaluation des protocoles DeFi auxquels elles connectent leurs clients, et redevables de certaines pertes lorsqu'elles manquent à cette obligation. La contribution conjointe, déposée en réponse à une consultation de la Commission européenne sur le règlement sur les marchés de crypto-actifs (MiCA), constitue l'une des tentatives les plus concrètes à ce jour d'un État membre de l'UE d'étendre les protections des investisseurs à la finance décentralisée. Pour les responsables conformité et les équipes finance qui s'appuient sur des logiciels de comptabilité crypto pour suivre l'exposition des clients, la proposition introduit une nouvelle couche de risque réglementaire qui exige une attention immédiate, même si les amendements à MiCA restent prospectifs.
Ce que propose la France et pourquoi cela compte
La contribution émane de quatre organismes français agissant de concert : le Trésor, l'Autorité des marchés financiers (AMF), la Banque de France et l'Autorité de contrôle prudentiel et de résolution (ACPR). Cette coordination à quatre agences montre qu'il ne s'agit pas d'une position marginale. C'est une stance nationale réfléchie à l'entrée de ce qui sera probablement un processus de révision de MiCA étalé sur plusieurs années.
Le transfert de responsabilité au cœur du dispositif
Aujourd'hui, MiCA exclut explicitement les services crypto fournis de manière entièrement décentralisée sans aucun intermédiaire. La France veut combler l'écart que cette exclusion crée en pratique. Lorsqu'un prestataire de services sur crypto-actifs (CASP) régulé achemine activement un client vers un protocole DeFi, les autorités françaises estiment que la plateforme agit comme un intermédiaire et devrait porter la responsabilité des incidents survenant sur ce protocole si elle n'a pas mené les vérifications appropriées.
La proposition établit un cadre à plusieurs niveaux. Les plateformes seraient tenues d'évaluer les protocoles avant d'en offrir l'accès, de les surveiller en continu pour détecter les vulnérabilités et les activités suspectes, et de fournir des informations de risque renforcées. Pour les protocoles ayant suivi un processus de certification formel, une diligence raisonnable standard suffirait. Pour les protocoles non certifiés, les plateformes pourraient toujours en offrir l'accès, mais uniquement si elles réalisent leur propre diligence raisonnable rigoureuse et divulguent clairement les risques supplémentaires aux clients.
Certification des smart contracts
Les autorités françaises ont soutenu l'idée de certifier à la fois les protocoles et les smart contracts dans le cadre révisé. C'est une étape notable : les audits de smart contracts existent déjà comme pratique de marché, mais intégrer la certification dans une exigence réglementaire leur conférerait une portée juridique. Les plateformes qui omettent cette étape en connectant des clients à un protocole pourraient faire face à une responsabilité directe pour les pertes en résultant.
Sur les portefeuilles non dépositaires, les autorités ont adopté une approche plus mesurée. Elles se sont opposées à des exigences de certification généralisées pour les développeurs de portefeuilles, reconnaissant qu'une surréglementation de l'auto-détention pourrait être contre-productive. Elles ont plutôt soutenu une certification volontaire pour les portefeuilles plus sophistiqués qui intègrent directement des services DeFi, une ligne de démarcation sensée compte tenu de la diversité des produits sur le marché.
Réformes plus larges de MiCA soutenues par la France
La responsabilité en matière de DeFi est le point central, mais la contribution française couvre plusieurs autres propositions importantes qui redessineront le fonctionnement des plateformes, des dépositaires et des émetteurs de stablecoins dans toute l'UE.
Transfert des CASP significatifs vers la supervision de l'ESMA
La France a soutenu un transfert de l'autorité de supervision sur les « CASP significatifs » des régulateurs nationaux vers l'Autorité européenne des marchés financiers (ESMA). Le seuil actuel de MiCA pour identifier un CASP significatif est fixé à 15 millions d'utilisateurs actifs quotidiens moyens dans l'UE. Les autorités françaises ont proposé d'abaisser ce seuil et d'élargir les critères pour inclure les actifs sous garde gérés, les profils de risque commercial et la complexité du groupe. En pratique, cela pourrait placer un plus grand nombre de plateformes sous supervision directe au niveau européen plus tôt que ne le prévoient les règles actuelles.
Pour les équipes conformité, un passage à la supervision de l'ESMA signifierait traiter avec un superviseur paneuropéen unique plutôt qu'avec un régulateur national, ce qui pourrait apporter à la fois des bénéfices d'harmonisation et une approche de supervision plus exigeante, notamment pour les obligations LCB-FT et de reporting.
Lacunes du cadre sur les stablecoins
La contribution française a également signalé des lacunes dans le traitement des stablecoins par MiCA. Le règlement distingue actuellement les jetons référencés à des actifs (ART) des jetons de monnaie électronique (EMT). La France a proposé de revoir la catégorie ART et, surtout, d'adapter le cadre EMT pour couvrir les stablecoins multidevises. Cela concerne directement les produits qui indexent leur valeur sur un panier de devises plutôt que sur une seule monnaie fiduciaire, une catégorie que le régime EMT actuel n'était pas conçu pour traiter proprement.
La proposition fait suite à la désignation par l'ABE de l'USDC comme premier jeton de monnaie électronique significatif de l'UE, un développement couvert dans notre analyse précédente sur l'ABE désignant l'USDC comme premier EMT significatif de l'UE sous MiCA. Pris ensemble, ces signaux suggèrent que la Commission subira des pressions pour clarifier sensiblement le périmètre des stablecoins dans tout amendement à MiCA.
Où cela se situe dans le processus de révision de MiCA
La Commission européenne a lancé sa consultation MiCA pour recueillir des avis sur les activités qui échappaient au champ d'application du règlement initial lors de sa rédaction, notamment le DeFi, certains types de portefeuilles et la supervision transfrontalière. Les réponses des États membres comme celle de la France alimenteront un rapport formel de la Commission, qui pourrait ensuite servir de base à des propositions législatives d'amendement de MiCA.
Ce processus prend du temps. MiCA n'est devenu pleinement applicable qu'en décembre 2024, et tout amendement devrait passer par l'ensemble du mécanisme législatif de l'UE. Réalistement, des changements contraignants sont improbables avant 2027 au plus tôt. Mais la direction est claire, et les entreprises qui attendent les règles finales pour commencer à adapter leur gouvernance et leur infrastructure technologique se retrouveront à la traîne.
Cela s'inscrit également dans un contexte plus large où les régulateurs poussent pour une supervision du DeFi plus intelligente et plus ciblée. Le débat sur qui devrait porter la responsabilité lorsqu'un protocole est exploité n'est pas propre à la France, comme l'explore notre article sur l'argument de Hyperliquid en faveur d'une régulation des déployeurs plutôt que de la chaîne elle-même. La France adopte un angle différent : au lieu de cibler les déployeurs, elle cible le point d'accès régulé.
Implications comptables et de conformité pour les entreprises B2B
La diligence raisonnable comme contrôle enregistrable
Si la proposition française ou une version de celle-ci s'intègre dans un MiCA amendé, chaque CASP qui offre un accès au DeFi devra disposer de processus de diligence raisonnable documentés et auditables pour chaque protocole auquel il connecte des clients. Cela signifie que les équipes conformité devront mettre en place des workflows qui capturent l'évaluation du protocole, la date à laquelle elle a été réalisée, qui l'a approuvée et quelle surveillance est en place de manière continue. Ces enregistrements ne seront pas qu'une question de gouvernance interne. Ils constitueront la principale défense contre une réclamation en responsabilité en cas de problème.
D'un point de vue comptable, les coûts de diligence raisonnable et de surveillance associés à l'accès au DeFi devront être comptabilisés et alloués correctement. Les entreprises devraient également commencer à réfléchir à la nécessité de divulguer des passifs éventuels dans leurs états financiers si elles acheminent activement des clients vers des protocoles dont le cadre de responsabilité est encore en cours de définition. Selon les IFRS, une information sur un passif éventuel peut être justifiée s'il existe une obligation possible et que la probabilité d'une sortie de ressources est supérieure à un simple risque lointain.
Impact sur les workflows des logiciels de comptabilité des actifs numériques
La proposition a des implications directes sur la configuration des logiciels de comptabilité des actifs numériques. Si les plateformes deviennent responsables des incidents DeFi, elles devront suivre l'exposition des clients à des protocoles spécifiques en temps réel, et non plus seulement en fin de mois. Cela exige des logiciels capables d'attribuer les transactions au niveau du protocole, de signaler les positions dans les pools de liquidité et d'enregistrer les événements de rendement ou de perte au fur et à mesure. Les entreprises qui utilisent des logiciels de tenue de livres crypto traitant les interactions DeFi comme de simples transferts de jetons constateront que ce niveau de granularité est insuffisant dans un cadre fondé sur la responsabilité.
LCB-FT et surveillance des transactions
L'exigence de surveiller les protocoles DeFi pour détecter les activités suspectes s'inscrit pleinement dans les obligations LCB-FT existantes mais les étend à un territoire que les outils de surveillance actuels ne couvrent souvent pas bien. Les interactions avec les smart contracts, les mouvements des pools de liquidité et les ponts inter-protocoles génèrent tous des données on-chain qui doivent être analysées et évaluées pour détecter des signaux d'alerte. Les entreprises devront vérifier si leurs systèmes actuels de surveillance des transactions peuvent ingérer et évaluer ces données, et mettre en place des procédures d'escalade en cas de détection d'anomalies.
Prochaines étapes pratiques pour les équipes conformité et finance
La proposition n'est pas encore loi, mais la réponse de consultation de quatre grandes autorités financières françaises est un signal crédible de la direction que prennent les règles européennes. Les entreprises devraient agir sur ce signal dès maintenant plutôt que d'attendre la certitude législative.
D'abord, cartographiez votre exposition au DeFi. Identifiez chaque protocole auquel votre plateforme connecte des clients, directement ou indirectement, et documentez la diligence raisonnable existante pour chacun. Ensuite, révisez votre cadre de responsabilité. Travaillez avec un conseil juridique pour évaluer si vos conditions générales actuelles traitent adéquatement des risques DeFi dans un scénario où la responsabilité de la plateforme est imposée par la réglementation. Troisièmement, évaluez votre capacité de surveillance. Vérifiez si vos outils de surveillance des transactions et d'analyse on-chain peuvent suivre l'activité au niveau des protocoles en temps réel et signaler les vulnérabilités ou comportements suspects. Quatrièmement, participez au processus de consultation. La Commission recueille encore des avis, et les entreprises ayant une exposition DeFi significative devraient envisager de soumettre leur propre réponse ou de contribuer par l'intermédiaire d'organismes sectoriels.
La contribution française est un document détaillé et techniquement crédible. Elle pèsera dans les débats à Bruxelles, d'autant qu'elle représente une position coordonnée du Trésor, du régulateur de marché, de la banque centrale et du superviseur prudentiel du pays. Les entreprises opérant dans l'UE devraient la considérer comme l'indicateur le plus concret à ce jour de l'évolution probable de la régulation du DeFi dans le cadre d'un MiCA révisé.
Source : Cointelegraph
Questions fréquentes
La proposition de la France a-t-elle un effet juridique contraignant aujourd'hui ?
Non. Il s'agit d'une réponse à une consultation déposée par les autorités françaises auprès de la Commission européenne dans le cadre d'une révision de MiCA. Elle n'a aucune force juridique immédiate. Tout changement contraignant nécessiterait un amendement législatif formel de MiCA, ce qui pourrait prendre plusieurs années pour franchir le processus législatif de l'UE.
Quelles plateformes seraient concernées si cette proposition devenait loi ?
Tout CASP agréé au titre de MiCA qui connecte activement ses clients à des protocoles DeFi serait concerné. L'expression clé de la contribution française est « accès activement facilité ». Les plateformes qui se contentent de permettre l'auto-détention sans acheminer les clients vers des protocoles spécifiques seraient moins clairement concernées, bien que le périmètre exact dépendrait de la rédaction de tout amendement.
Que signifie « CASP significatif » sous MiCA, et comment cela pourrait-il changer ?
Selon les règles actuelles de MiCA, un CASP peut être classé comme « significatif » s'il atteint 15 millions d'utilisateurs actifs quotidiens moyens dans l'UE, ce qui déclenche des obligations supplémentaires et potentiellement une supervision directe de l'ESMA. La France a proposé d'abaisser ce seuil et d'ajouter des critères tels que les actifs sous garde, le risque commercial et la structure du groupe au test de classification, ce qui pourrait faire entrer davantage de plateformes dans la catégorie significative.
Comment les entreprises devraient-elles comptabiliser le passif potentiel découlant d'incidents sur des protocoles DeFi ?
Selon les IFRS, lorsqu'une obligation possible existe à la suite d'événements passés et qu'une sortie de ressources est plus qu'un simple risque lointain mais pas encore probable, une information sur un passif éventuel dans les notes aux états financiers peut être requise. Lorsque le passif est probable et peut être estimé de manière fiable, une provision doit être comptabilisée. Les équipes finance et les auditeurs devraient évaluer dès maintenant leurs dispositifs d'accès au DeFi au regard de ces critères, avant que tout changement réglementaire ne soit finalisé.
Que propose la France spécifiquement pour les stablecoins multidevises ?
Les autorités françaises ont noté que le cadre existant des jetons de monnaie électronique de MiCA n'était pas conçu pour accueillir les stablecoins référencés à un panier de devises plutôt qu'à une seule monnaie fiduciaire. Elles ont proposé d'adapter le cadre EMT pour couvrir ces produits multidevises. Ce serait un changement important pour les émetteurs de stablecoins indexés sur un panier qui opèrent actuellement dans une zone grise réglementaire au sein de l'UE.
