La Suisse et la fiscalité numérique de l'OCDE : Où en sont les piliers 1 et 2
Le Secrétariat d'État aux questions financières internationales (SIF) a publié une déclaration de position détaillée confirmant l'état actuel des deux piliers du cadre OCDE/G20 pour la taxation de l'économie numérisée. Le point principal : le pilier 2, l'impôt minimum mondial de 15 %, est en vigueur en Suisse depuis le 1er janvier 2024, la surtaxe internationale complémentaire primaire a suivi à partir du 1er janvier 2025, et un mécanisme transfrontalier d'échange d'informations doit être activé au plus tôt le 1er juillet 2026. Le pilier 1, la réallocation plus complexe des droits d'imposition, reste inachevé. Pour les cabinets d'expertise comptable, les auditeurs et les directeurs financiers dont les clients opèrent au-delà des frontières, l'écart entre ces deux pistes crée une asymétrie matérielle en matière de conformité qui nécessite une attention immédiate.
Le cadre à deux piliers de l'OCDE : ce que c'est et pourquoi c'est important
Le Cadre inclusif de l'OCDE/G20 (IF) rassemble plus de 140 pays membres, dont la Suisse. En octobre 2021, 137 de ces membres, couvrant tous les États de l'OCDE, du G20 et de l'UE, ont convenu d'une solution à deux piliers pour relever les défis fiscaux créés par la numérisation. L'impulsion initiale était simple : les modèles commerciaux numériques permettent aux entreprises de générer des revenus importants dans un pays sans y maintenir une présence imposable traditionnelle. Les États individuels ont répondu en introduisant des taxes unilatérales sur les services numériques, ce qui menaçait fragmentation et double imposition. L'approche à deux piliers a été conçue pour remplacer cette mosaïque par un régime unique fondé sur le consensus.
De manière cruciale, le SIF souligne que les nouvelles règles ne se limitent pas aux grandes plateformes technologiques. L'ensemble de l'économie internationale de plus en plus numérisée entre dans le champ d'application. Ce changement de portée est la première chose que les praticiens doivent communiquer aux clients qui supposent que le cadre ne cible que les géants de la Silicon Valley.
Pilier 1 : Réallocation des droits d'imposition, toujours non résolu
Le pilier 1 aborde la question de savoir quel pays a le droit de taxer quelle part des bénéfices d'une multinationale. Il fonctionne par deux mécanismes, le Montant A et le Montant B, qui ont des statuts de mise en œuvre très différents.
Montant A : Un nouveau droit d'imposition pour les États du marché
Le Montant A crée un nouveau droit pour les juridictions de consommation ou de marché d'imposer une partie des bénéfices des très grandes multinationales. Le seuil est exigeant : chiffre d'affaires annuel supérieur à 20 milliards d'euros et marge bénéficiaire supérieure à 10 %. Les entreprises qui satisfont aux deux tests devraient allouer une part définie du bénéfice résiduel aux juridictions où se trouvent leurs clients, indépendamment du lieu où l'entreprise est légalement établie ou où se trouvent ses serveurs.
La mise en œuvre du Montant A nécessite une Convention multilatérale (MLC). Les négociations au sein du Groupe de travail de l'OCDE sur l'économie numérique se déroulent depuis novembre 2021. Le SIF déclare clairement qu'au niveau IF, un paquet final pour le pilier 1 n'a pas encore été adopté. Si un accord est finalement trouvé, le Conseil fédéral suisse déciderait de signer ou non la MLC, et toute ratification nécessiterait ensuite l'approbation du parlement. Les parties prenantes nationales font partie de ce processus. En bref, le Montant A n'est pas imminent. Les entreprises doivent surveiller les communications de l'IF mais ne sont pas tenues de restructurer quoi que ce soit pour l'instant.
Montant B : Prix de transfert simplifiés pour les activités de base
Le Montant B est l'élément le moins discuté du pilier 1. Il fournit une approche simplifiée pour appliquer le principe de pleine concurrence à certaines activités de distribution et de marketing de routine au sein des groupes multinationals. Le principe de pleine concurrence exige que les transactions intragroupes soient évaluées comme si elles étaient conclues entre parties indépendantes. Le Montant B créerait un rendement standardisé pour les activités de base qualifiées, réduisant les litiges et les coûts de conformité tant pour les contribuables que pour les administrations fiscales. Contrairement au Montant A, le Montant B ne nécessite pas la MLC et peut être adopté unilatéralement par les juridictions. Sa trajectoire de mise en œuvre est donc distincte et potentiellement plus rapide, bien que le SIF ne fournisse pas de calendrier d'adoption suisse.
Pilier 2 : L'impôt minimum est déjà en vigueur en Suisse
Alors que les négociations du pilier 1 stagnent, le pilier 2 a progressé de manière décisive. La séquence des étapes législatives suisses mérite d'être cartographiée avec précision, car chaque étape comporte des déclencheurs de conformité différents.
Le parcours constitutionnel et législatif
L'OCDE a publié des règles types pour le pilier 2 en décembre 2021, suivies de commentaires en mars 2022, mis à jour en avril 2024 et en mai 2025. En janvier 2022, le Conseil fédéral a décidé de procéder à la mise en œuvre. Le Parlement a approuvé un amendement constitutionnel en décembre 2022, et les électeurs suisses l'ont ratifié en juin 2023. Ce changement constitutionnel est le fondement juridique des deux piliers dans le droit interne suisse.
Le 22 décembre 2023, le Conseil fédéral a décidé de mettre en vigueur l'impôt minimum à partir du 1er janvier 2024, initialement par le biais d'une ordonnance temporaire. Une législation permanente est en cours d'élaboration via le processus parlementaire normal. Le seuil reflète le modèle OCDE : les groupes multinationals avec un chiffre d'affaires consolidé d'au moins 750 millions d'euros entrent dans le champ d'application.
Impôt complémentaire primaire vs secondaire
Le 4 septembre 2024, le Conseil fédéral a adopté deux décisions distinctes. Premièrement, il a confirmé que la Suisse mettrait en œuvre l'impôt supplémentaire international primaire (la Règle d'inclusion du revenu, ou IIR) à partir du 1er janvier 2025. Deuxièmement, il a confirmé que la Suisse ne mettrait pas en œuvre, pour l'instant, l'impôt supplémentaire international secondaire (la Règle des bénéfices insuffisamment imposés, ou UTPR). L'UTPR agit comme filet de sécurité : elle permet à un pays de collecter l'impôt complémentaire sur les bénéfices d'un groupe multinational qui n'ont pas été suffisamment imposés ailleurs. La décision de la Suisse de suspendre l'UTPR reflète sa préférence de longue date pour la protection de la compétitivité tout en répondant aux normes internationales minimales.
Pour les clients avec des entités mères suisses, le fait que l'IIR soit en vigueur signifie que les autorités suisses peuvent désormais imposer un impôt complémentaire sur les filiales étrangères faiblement imposées. Pour les clients avec des filiales suisses de groupes dont le siège est à l'étranger, l'absence d'UTPR signifie que la Suisse ne prélèvera pas actuellement de charge de sécurité sur les bénéfices qu'une autre juridiction a laissés insuffisamment imposés, bien que cette position puisse changer.
Le mécanisme d'échange d'informations de 2026
La date la plus immédiate tournée vers l'avenir dans la déclaration du SIF est le 1er juillet 2026. Le 12 septembre 2025, le Conseil fédéral a adopté le message approuvant la base juridique internationale pour l'échange d'informations relatif à l'impôt minimum de l'OCDE. L'effet pratique est significatif : à l'avenir, les groupes multinationals pourront déposer leurs informations globales de manière centralisée dans une seule juridiction plutôt que de soumettre des rapports séparés dans chaque pays où ils opèrent. Ces informations sont ensuite automatiquement partagées entre les autorités participantes.
Le mécanisme ne peut être activé avant le 1er juillet 2026. Cependant, les travaux préparatoires en cours signifient que l'architecture des données, la documentation interentreprises et les stratégies de dépôt par juridiction doivent être évaluées avant cette date, pas après. Pour les entreprises utilisant un logiciel de comptabilité crypto ou un logiciel de comptabilité d'actifs numériques pour gérer les livres comptables de clients transfrontaliers, c'est une invitation concrète à vérifier que les données pertinentes au niveau de l'entité et du groupe peuvent être extraites dans des formats compatibles avec les normes de déclaration émergentes. Les orientations administratives de l'OCDE sur le pilier 2, mises à jour aussi récemment qu'en mai 2025, continuent d'affiner les détails opérationnels de ce que cet échange exigera.
Ce que cela signifie pour les cabinets d'expertise comptable et les directeurs financiers
Obligations de conformité immédiates
Pour tout groupe de clients franchissant le seuil de chiffre d'affaires de 750 millions d'euros, l'impôt complémentaire national minimum qualifié (QDMTT) du pilier 2 est en vigueur depuis le 1er janvier 2024 en droit suisse. L'IIR s'applique depuis le 1er janvier 2025. Les entreprises doivent confirmer que les provisions de l'exercice en cours et les informations dans les états financiers reflètent correctement ces deux charges. Le régime d'ordonnance temporaire signifie que certains détails techniques restent sujets à révision à mesure que la législation permanente progresse, de sorte que les informations doivent signaler l'incertitude résiduelle de manière appropriée selon IAS 12 ou Swiss GAAP FER, selon le cadre de reporting utilisé.
Prix de transfert et préparation au Montant B
Même avant l'adoption formelle du Montant B, les clients ayant des activités de distribution ou de marketing de base au sein de leurs groupes devraient vérifier si leur documentation existante sur les prix de transfert serait admissible au cadre simplifié. Faire cette analyse maintenant évite une précipitation si la Suisse agit rapidement une fois que le consensus au niveau IF est atteint.
Infrastructure technologique et données
Le modèle centralisé de dépôt et d'échange d'informations qui arrivera au plus tôt en juillet 2026 suppose que les groupes peuvent produire des données cohérentes au niveau de la juridiction en temps utile. Les entreprises dont les clients détiennent des actifs numériques dans le cadre de l'activité de trésorerie ou opérationnelle font face à une couche supplémentaire de complexité : les valorisations de tokens, les revenus de staking et les positions DeFi doivent être correctement capturés dans la base d'imposition du groupe. Un logiciel robuste de tenue de livres crypto intégré au flux de travail plus large de l'ERP et de la provision fiscale n'est pas optionnel à ce stade, c'est une condition préalable pour répondre aux attentes de qualité des données que le nouveau mécanisme d'échange imposera. Pour le contexte sur la manière dont la FINMA aborde l'environnement plus large des actifs numériques en Suisse, notre analyse des conclusions de surveillance 2025 de la FINMA sur le risque d'actifs numériques expose le contexte réglementaire qui accompagne ces développements fiscaux.
Surveillance du pilier 1
Les clients avec un chiffre d'affaires supérieur à 20 milliards d'euros et des marges supérieures à 10 % doivent suivre activement les négociations de l'IF, même si aucun accord n'est final. L'écart entre la loi actuelle et toute future MLC pourrait être étroit si les négociations s'accélèrent. La position de la Suisse, favorable à une prise de décision fondée sur le consensus et à un mécanisme de règlement des différends, suggère que Berne n'agira pas unilatéralement, mais le Conseil fédéral devra agir rapidement une fois qu'un paquet IF sera finalisé. Notre couverture de la manière dont les intermédiaires financiers suisses naviguent dans la conformité aux sanctions illustre la vitesse à laquelle le changement réglementaire suisse peut passer de la décision fédérale à l'obligation opérationnelle.
FAQ
Quelles entreprises suisses sont actuellement concernées par l'impôt minimum du pilier 2 ?
Les groupes multinationals avec un chiffre d'affaires annuel consolidé d'au moins 750 millions d'euros entrent dans le champ d'application. L'impôt complémentaire national minimum qualifié et la règle d'inclusion du revenu (impôt supplémentaire international primaire) sont actuellement actifs en Suisse. Les groupes en dessous de ce seuil ne sont pas affectés par le pilier 2, bien qu'ils restent soumis aux règles ordinaires de l'impôt sur les sociétés suisses.
La Suisse n'a pas mis en œuvre l'UTPR. Cela crée-t-il une lacune pour les groupes concernés ?
La décision de ne pas mettre en œuvre la règle des bénéfices insuffisamment imposés (UTPR) pour l'instant signifie que la Suisse ne prélèvera pas de charge de sécurité sur les bénéfices d'un groupe multinational qu'un autre pays a laissés insuffisamment imposés. Cependant, d'autres juridictions qui ont adopté l'UTPR pourraient toujours l'appliquer aux bénéfices liés à la Suisse, de sorte que les groupes ne doivent pas supposer que l'absence d'UTPR suisse supprime toute exposition à l'UTPR au niveau mondial.
Quel est l'effet pratique du mécanisme d'échange d'informations de juillet 2026 ?
Une fois actif, les groupes multinationals soumis au pilier 2 pourront soumettre leurs informations sur l'impôt minimum mondial de manière centralisée dans une seule juridiction, qui les partage ensuite automatiquement avec les autres pays participants. Cela réduit les déclarations redondantes mais augmente les exigences en matière de qualité et de cohérence des données. Les groupes doivent mettre en place les systèmes et la documentation dès maintenant pour répondre à ces exigences lors de l'activation.
En quoi le Montant B diffère-t-il du Montant A, et les clients doivent-ils agir maintenant ?
Le Montant A crée un nouveau droit d'imposition pour les États du marché sur les bénéfices des grandes multinationales et nécessite une convention multilatérale pour sa mise en œuvre. Le Montant B fournit une méthode simplifiée de prix de transfert pour les activités de distribution et de marketing de base et peut être adopté par des juridictions individuelles sans la MLC. La Suisse n'a pas encore annoncé de date d'adoption spécifique pour le Montant B, mais vérifier si les prix de transfert existants sont alignés sur le cadre simplifié est une étape préparatoire judicieuse pour les groupes concernés.
Le cadre fiscal de l'OCDE sur l'économie numérique affecte-t-il les entreprises qui détiennent ou négocient des actifs numériques ?
Oui, indirectement mais matériellement. La base d'imposition du pilier 2 est calculée au niveau du groupe en utilisant le bénéfice comptable financier comme point de départ, avec des ajustements définis. Les avoirs en actifs numériques, les récompenses de staking et les gains ou pertes sur cession de crypto-monnaies alimentent tous ce chiffre de bénéfice financier. Un traitement précis et vérifiable de ces éléments dans les comptes du groupe affecte directement le calcul du taux d'imposition effectif du pilier 2 et, par extension, le fait qu'un impôt complémentaire soit dû dans une juridiction quelconque.
Source : Secrétariat d'État aux questions financières internationales (SIF)
